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​Coup d'œil sur l'agression et la violence

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AGRESSION ET VIOLENCE

Daniel Paquette, professeur à l'École de psychoéducation de l'Université de Montréal.

Citation suggérée
Paquette, D. (2014. Coup d'œil sur l'agression et la violence. Agression et violence. Source :  
<http://observatoiremaltraitance.ca/Pages/Agression_et_violence.aspx/>

 

 

1.pngL’humain est un être fondamentalement moral

Nous sommes sans doute la seule espèce animale sur cette planète à porter des jugements sur ce qui est bien ou mal. Sans même nous en rendre compte, notre tendance à juger le compCoup d'oeil su l'agression et la violence 2.pngortement des autres est omniprésente, et ce dès l’enfance. Un enfant de trois ans dispose déjà d’une idée de ce qui est bien ou mal et un enfant de quatre ans commence à faire des jugements moraux.

Selon Charlesworth (1991), l’expression des émotions par les enfants de moins de deux ans mettrait même en évidence un sens inné de la justice, la colère étant un bon indice d’injustice ressentie et la joie étant un indice d’atteinte de la justice. Les enfants sont ainsi prédisposés à réagir dans la compétition fraternelle pour les ressources de leur environnement qui sont à cet âge essentiellement contrôlées par les parents. Il leur arrive d’être en colère, mais acceptons-nous l’expression de leur agressivité?

2.pngLa violence est un jugement de valeur

Mon but dans ces pages est de bien distinguer l’agression et la violence. Coup d'oeil sur l'agression et la violence 3.pngL’agression est un comportement observable défini opérationnellement par tout comportement orienté vers une autre personne et qui peut porter atteinte à son intégrité physique ou psychologique (Paquette, Bigras & Crepaldi, 2010).

Cette définition inclut donc autant les agressions psychologiques ou verbales (par exemple les insultes) que les agressions physiques. Elle n’inclut toutefois pas les jeux de bataille enfant-enfant ou parent-enfant parce qu’ils sont constitués de mécanismes, les mêmes chez tous les mammifères, qui réduisent considérablement le risque de blessures afin de permettre à l’enfant de réaliser différents apprentissages.

Avec une telle définition, des observateurs peuvent s’entendre facilement si tel comportement est ou n’est pas une agression, même Coup d'oeil sur l'agression et la violence 4.pngs’ils proviennent de cultures différentes. Par contre, il en est bien autrement de la violence parce que la violence est un jugement de valeur que l’on porte sur l’agression observée. Lorsqu’on juge un comportement agressif comme étant violent, c’est parce que l’on y voit un abus de pouvoir. Ce jugement de valeur varie considérablement entre les personnes en fonction des cultures et des époques, selon les idéologies qui ont cours. Chaque société doit donc faire un consensus sur ce qui doit être considéré comme un abus de pouvoir en fonction du contexte, en fait sur ce qui est inacceptable.

Coup d'oeil sur l'agression et la violence 5.pngUne tape à l’enfant n’a pas le même sens si ce dernier a renversé son verre de lait ou si cela fait trois fois qu’on lui dit de ne pas aller dans la rue (l’autorité parentale visant la protection de l’enfant). De la même manière, l’enfant qui frappe un autre enfant pour se défendre n’est pas la même chose qu’un enfant qui frappe pour contrôler tous les jouets. La tolérance zéro devient un problème quand, par manque de définition ou de consensus, la violence inclut tout. Considérer toute agression comme étant violente nous mène non seulement à juger négativement toutes les punitions physiques ou psychologiques, mais aussi à juger négativement quelqu’un qui exprime verbalement sa colère ou qui fait seulement preuve d’autorité.

3.pngL’agression en tant que comportement adaptatif

Dans la nature, l’agression est un comportement adaptatif pour l’individu, un outil précieux dans la compétition pour la survie et la reproduction des animaux (Archer, 1988). Les agressions se produisent dans les mêmes contextes chez tous les primates y compris les humains : dans la compétition pour les ressources (nourriture, territoire, accès aux partenaires sexuels, etc.) et pour le statut social, dans la défense personnelle, la défense d’une autre personne (allié, enfant, etc.) ou du groupe, et sous forme de punitions pour socialiser les enfants.
Chez l’humain, il y a, en plus, des punitions aux adultes lorsqu’il y a transgression des règles et normes sociales (Eibl-Eibesfeldt, 1989).

Chez nos cousins les grands singes

L’étude comparative des comportements sociaux de l’humain et des grands singes vivant actuellement peut nous aider à comprendre l’évolution de l’agression humaine au cours des millions d’années, à condition de tenir compte du degré d’apparentement entre les espèces et de l’environnement physique et social dans lequel chacune a évolué.

Agression et violence 1.jpg 

L’humain est plus proche du chimpanzé commun puisqu’ils ont eu un ancêtre commun il y a environ 5,4 millions d’années, mais tous deux ont continué à s’adapter à des environnements différents au cours de ces cinq derniers millions d’années. Notre lien avec le gorille remonte à 8-10 millions d’années, et celui avec l’orang-outan à 12-13 millions d’années. L’orang-outan, le gorille et le chimpanzé commun détiennent chacun, parmi les primates, un record pour une forme particulière d’agression (Wrangham & Peterson, 1996). La présentation de ces formes permettra d’illustrer le caractère adaptatif de l’agression à l’environnement physique ou social. Le tableau suivant présente les types majeurs d’agressions chez les grands singes et l’humain, des agressions que nous jugeons inacceptables à juste titre.


​Type d'agression

​Orang-outan

Gorille​​

Chimpanzé commun​

​Humain

​Copulation forcée (viol)

​+++ +​ +​ ​+

​Infanticide

​+ +++​ ​+ +​​

​Harcèlement sexuel

​+ +​ +++​ ​+

​Raid (guerre pour territoire)

​++ +++​​

 

Le viol

Les orangs-outans sont des animaux solitaires qui vivent chacun sur un territoire différent. Il existe chez cette espèce deux types de mâles adultes. Les gros mâles sont intolérants et très agressifs entre eux; mais les femelles ont avec ces derniers des relations sexuelles relaxes et consentantes. Cela n’est cependant pas le cas avec les petits mâles (de même grosseur que les femelles bien que de même âge que les gros mâles) : 88% des relations sexuelles sont des copulations forcées (« viols ») avec morsures et coups. Une femelle qui ne voudrait pas s’accoupler avec un gros mâle n’aurait pas de difficulté à le semer en allant au sommet des arbres; par contre, les petits mâles, étant tout autant agiles que les femelles, les rattrapent sans problème.

Les copulations forcées sont très rares chez les mammifères, elles sont occasionnelles chez les chimpanzés communs, les singes hurleurs et les gorilles captifs, mais elles sont routinières chez les orang-outans et les éléphants de mer (Wrangham & Peterson, 1996). Il semble que cette stratégie soit la seule façon pour certains mâles de s’accoupler, bien qu’on ne connaisse pas son effet réel sur la reproduction. Par le mot « stratégie » utilisé ici, on ne fait pas référence à une décision consciente faite par l’individu mais plutôt à une solution mise en place par l’évolution pour permettre la reproduction.

L’infanticide

Les gorilles sont des animaux plutôt calmes, leurs interactions sont affectueuses et les agressions plutôt rares. Du fait que les mâles dominants (« dos argentés ») ont un harem, les autres mâles se retrouvent sans femelles et ne peuvent s’accoupler. Ces mâles si calmes la plupart du temps sont pourtant responsables des infanticides : un enfant sur sept meurt par infanticide avant l’âge de trois ans. Ces infanticides se produisent lorsque le mâle détenant un harem meurt, laissant les jeunes sans protection. Les jeunes sont tués par le mâle arrivant parce que ce dernier souhaite avoir sa propre progéniture avec la femelle. L’infanticide est aussi utilisé comme stratégie pour s’accaparer les femelles qui ont déjà un mâle protecteur. Ce qui est le plus surprenant c’est que la femelle qui a perdu son petit part généralement avec le mâle tueur, et ce sans menace ni contrainte. Cela s’explique par le fait que, par sélection naturelle, les femelles qui par le passé sont restées avec le mâle soi disant protecteur ont laissé à long terme moins de descendants que les femelles qui sont parties avec le mâle tueur.

Le harcèlement sexuel

Les chimpanzés communs sont des animaux nerveux qui vivent en groupes composés de mâles et de femelles ayant des relations sexuelles avec différents partenaires, les mâles les plus dominants ayant une priorité d’accès aux femelles. Dès la puberté, les mâles ont tendance à être brutaux avec les femelles jusqu’à ce qu’ils les dominent. Puis, afin de former un « consortship » avec une femelle, un mâle commence d’abord par l’épouiller et partager sa viande avec elle, mais si la femelle résiste à son approche affiliative, il entreprend alors du harcèlement physique, en augmentant l’intensité de ses attaques jusqu’à ce qu’elle consente à s’accoupler. La meilleure façon pour la femelle chimpanzé d’éviter les mâles avec qui elle ne veut pas s’accoupler est de créer une alliance avec d’autres femelles. Ensemble, elles peuvent repousser le mâle harceleur. Les formes d’agressions que sont la copulation forcée chez les orangs-outans et l’harcèlement physique chez les chimpanzés mettent en évidence la solitude ou l’absence de réseau social de la femelle comme facteur de vulnérabilité. Les études sur la violence conjugale chez notre espèce ont fait le même constat.

Le raid

Les chimpanzés communs sont aussi les seuls primates non humains à faire des incursions agressives en groupe dans les territoires voisins (« raid ») afin de trouver et de battre à mort un chimpanzé isolé de son groupe. Chez beaucoup d’espèces de primates, ce sont les femelles qui défendent férocement leur territoire, mais ces dernières repoussent les étrangers sans les tuer. Non seulement les chimpanzés mâles défendent en groupe leur territoire, mais font surtout ces expéditions dans les territoires voisins, en silence afin de surprendre l’adversaire et n’attaquent que s’ils ont l’avantage numérique. Leurs agressions sont plus sévères envers les mâles et plutôt que de tuer les femelles nullipares ces dernières sont forcées de les suivre.

Cette forme d’agression entre communautés de la même espèce est responsable de la mortalité de 30% des mâles adultes. Les primatologues ont été témoins à plusieurs occasions de la disparition complète d’une communauté, les gagnants s’appropriant ensuite un nouveau territoire. Ce qui est le plus étonnant, c’est que les individus de ces communautés voisines avaient déjà par le passé fait partie de la même communauté qui étant trop nombreuse s’était divisée. Cette description correspond tout-à-fait aux guerres observées chez les Yanomami, un peuple polygyne vivant au Vénézuela et au nord du Brésil. Ces guerres, qui tuaient d’ailleurs jusqu’à 30% des hommes, ne visaient pas l’obtention de plus de ressources mais commençaient généralement par un conflit entre deux individus qui progressivement s’étendait aux communautés entières.

Bien que la guerre soit beaucoup plus complexe chez l’humain, il n’y a pas de raison de penser qu’elle soit spécifiquement humaine et uniquement le produit de la culture (Wrangham & Peterson, 1996; Wrangham, 2010). Selon Wrangham et Peterson (1996), la guerre prend ses racines dans la compétition pour le statut de dominance. La motivation première ou immédiate des chimpanzés communs et des humains n’est pas de s’accoupler davantage ou d’obtenir plus de ressources alimentaires, mais de dominer les autres (voir aussi Paquette, 1994).

L’amour et pas la guerre

Il est important de parler des bonobos, une espèce de chimpanzés tout particulièrement pacifique (comparativement à bien des primates) qui s’est séparée des chimpanzés communs il y a environ 2 à 2,5 millions d’années. Tout comme chez les chimpanzés communs, les bonobos mâles sont plus gros que les femelles, mais ils se distinguent des premiers par des taux très faibles d’agressions intrasexuelles, intersexuelles et inter-communautés. Contrairement aux chimpanzés communs, les bonobos mâles ne dominent pas les femelles. De plus, les mâles sont moins compétitifs pour le rang de dominance, s’agressent moins sévèrement, ne font pas d’alliances entre eux pour accéder à un statut élevé et chassent les étrangers de leur territoire plutôt que de les tuer. Enfin, les mâles dépendent de leur mère pour accéder à un rang élevé de dominance. Cette situation s’expliquerait, toujours selon Wrangham et Peterson (1996), par le fait que les femelles vivent en plus grands groupes stables que chez les chimpanzés communs, qu’elles passent beaucoup de temps à développer des relations affiliatives (par l’épouillage mutuel et par des activités homosexuelles), et donc qu’elles coopèrent par exemple en faisant des alliances pour se défendre ou pour soutenir leurs fils. De plus, les femelles utilisent l’activité sexuelle comme moyen de communication dans des contextes très variés (pour calmer, pour se réconcilier après un conflit, pour obtenir une ressource, etc.), et non seulement pour la reproduction. Cette évolution vers la création de grands groupes stables de femelles non apparentées (sans liens génétiques) aurait été possible, toujours selon ces auteurs, grâce à l’accès par les bonobos à une nourriture (feuilles, herbes) qui exige moins de déplacements sur le territoire et qui est généralement convoitée par les gorilles. L’absence de gorilles sur leur territoire aurait ouvert la possibilité d’évoluer vers un régime alimentaire différent qui, en diminuant les déplacements, aurait permis de créer de grands groupes de femelles.

Adaptatif ne signifie pas acceptable

Dans le langage courant, on va dire qu’un comportement social est adaptatif s’il permet d’établir et de maintenir des rapports harmonieux avec autrui. Par contre, pour le biologiste, un trait adaptatif est une caractéristique physique ou un comportement qui favorise la survie et la reproduction. La comparaison avec les autres primates peut nous permettre de mieux comprendre pourquoi et comment les agressions ont été essentielles à notre survie de chasseurs-cueilleurs durant le Pléistocène (période comprise entre 1,8 million d’années et 10,000 ans). Il se peut très bien que certaines de nos manifestations agressives ne soient plus adaptatives aujourd’hui compte tenu que l’humain a considérablement changé son environnement physique et social sur une courte période de temps alors que nous avons le même cerveau que les cro-magnons. De plus, ce n’est pas parce qu’un comportement est adaptatif pour la survie et la reproduction qu’il est pour autant socialement acceptable. L’évolution nous a dotés d’une conscience qui nous permet justement de faire des choix pouvant aller à l’encontre de nos prédispositions si nous le voulons (Dawkins, 1976). Mais nous devons bien connaître ces prédispositions biologiques et leurs mécanismes développementaux si nous souhaitons mettre en place des programmes de prévention et d’intervention efficaces.

4.pngDes mécanismes naturels pour diminuer les agressions

La morale est un mécanisme psychologique mis en place au cours de l’évolution biologique afin de permettre la vie Coup d'oeil sur l'agression et la violence 6.pngsociale. Elle favorise l’équilibre entre les besoins personnels et ceux du groupe. Chez les espèces qui ne vivent pas en groupe, les individus se battent entre eux chaque fois qu’ils se rencontrent et qu’ils convoitent la même ressource (nourriture, nid, partenaire sexuel, etc.). Chez les espèces de mammifères qui vivent en société, les individus sont aussi en compétition les uns avec les autres pour l’accès aux ressources, mais en même temps dépendent des autres pour leur survie (par exemples pour chasser ou pour se protéger des prédateurs).

Compte tenu de la complexité des sociétés humaines, la morale s’est ajoutée à d’autres mécanismes déjà en place visant à minimiser les risques de blessures parce que la survie de chacun dépend du groupe. Un premier mécanisme concerne l’existence des comportements ritualisés que sont les signaux de menace et de soumission. Les signaux de menace visent l’intimidation de l’adversaire sans contact physique. Ils consistent par exemple à se montrer plus grand ou plus gros, à exposer les armes telles les dents, les cornes ou les poings, ou à faire du bruit. Les signaux de soumission (ou d’apaisement) ont pour effet de neutraliser l’agressivité de l’adversaire; ce sont des signaux (ex. : immobilisation, exposition d’une partie vulnérable comme le cou, cris de Coup d'oeil sur l'agression et la violence 7.pngdétresse) indiquant que l’adversaire est reconnu comme étant le vainqueur. Dans le cas où les menaces ne sont pas suffisantes pour induire une soumission de la part de l’adversaire, une escalade de menaces réciproques mènera à des agressions physiques. De plus, la solidarité du groupe est maintenue grâce à la tendance des individus à se réconcilier après un conflit.

Un second  mécanisme chez les espèces sociales est l’établissement d’une hiérarchie de dominance entre les individus d’un même groupe. La dominance sociale est une forme de pouvoir qui s’établit par l’intimidation et la coercition (Fedigan, 1982; Jones, 1984). Sa fonction est de déterminer l'accès prioritaire aux ressources lorsqu’elles sont limitées en évitant les agressions et donc les risques de blessures (Paquette, 1994). La hiérarchie résulte le plus souvent de quelques interactions agressives, mais une fois établie, elle détermine qui aura prioritairement accès aux ressources sans que les opposants s’agressent de nouveau puisque chacun connaît sa place dans la hiérarchie. Les premières agressions physiques peuvent sa manifester chez les enfants dès l’âge de 8-9 mois pour obtenir ce qu’ils désirent. C’est vers l’âge de deux ans que les enfants utilisent le plus souvent les agressions physiques. L’âge de deux ans correspond aussi à une période d’affirmation par l’enfant de son autonomie qui se manifeste par davantage d’opposition et d’agressivité envers les adultes. C’est aussi l’âge au cours duquel les enfants établissent entre eux une hiérarchie de dominance (Gauthier & Jacques, 1985; Hawley & Little, 1999). Les parents jouent un rôle important pour socialiser les enfants.

5.pngAttachement et pouvoir

La morale favorise l’équilibre qui doit s’établir entre nos tendances égoïstes et altruistes. Des règles de réciprocité ont été établies dans toutes les cultures et elles assurent la cohésion sociale et donc la survie de chacun des Coup d'oeil sur l'agression et la violence 8.pnghumains face à l’hostilité de l’environnement (prédation, maladies, famine, catastrophes naturelles, agressions, etc.).  Notre vie sociale est essentiellement régie par la dynamique entre deux dimensions orthogonales: les relations d’attachement et les relations de pouvoir que nous tissons avec autrui dès la plus jeune enfance et tout le long de notre vie. La capacité d’un adulte à être empathique, à vivre de l’intimité avec autrui et d’entretenir des relations harmonieuses dépendent des liens d’attachement qu’il aura réussi à créer avec ses parents, puis avec ses pairs, puis avec un conjoint.

Les rapports de pouvoir sont omniprésents dans la vie quotidienne de notre espèce (par ex.: patron-employé, enseignant-étudiant, parent-enfant, enfant-enfant, etc.) tout comme chez les autres primates. Ils prennent parfois la forme de la dominance sociale (qui résulte de la contrainte) et parfois la forme du leadership (qui résulte de l’influence), une dimension qui a pris une place considérable chez l’espèce humaine (van Vugt, 2006). Porter le jugement d’abus de pouvoir sur un comportement permet de rétablir un équilibre qui favorise l’harmonie sociale et donc la solidarité du groupe.

Selon moi, si l’on veut bien comprendre l’adaptation sociale d’un enfant ou d’un adolescent, il nous faut évaluer non seulement comment il se relie affectivement aux autres, mais aussi comment il compétitionne avec eux pour accéder à un statut social (qui ultimement va lui procurer les ressources nécessaires à sa survie). A-t-il surtout tendance à utiliser l’agression dans tous les contextes de la vie quotidienne? Interprète-t-il souvent les gestes et les paroles des autres comme des menaces? Essaie-t-il toujours d’en imposer aux autres? Ou au contraire préfère-t-il coopérer?

La coopération est une stratégie efficace de compétition pour accéder aux ressources de l’environnement (Charlesworth, 1988, 1996), surtout sur le long terme après avoir développé un réseau social stable. Les recherches ont montré que les enfants qui ont des habiletés à la fois pour la coopération et pour la coercition obtiennent plus de ressources. Ces enfants dits « bistratégiques » sont moralement matures et préférés par les pairs comme partenaires de jeu même s’ils utilisent régulièrement l’agression (Hawley, 2003a, 2003b; LaFrenière & Charlesworth, 1987; Paquette et al., 2013; Vaughn et al., 2003). Ils préfèrent partager lorsque c’est possible mais savent aussi faire face aux enfants qui tentent de les intimider.

Cette double perspective (attachement et pouvoir) est essentielle au plan clinique pour orienter le choix de nos interventions envers les jeunes et les parents en difficultés.

6.pngCoup d'oeil sur l'agression et la violence 10.pngMaltraitance et violence

Il convient aussi de mieux distinguer la maltraitance de la violence. De mon point de vue, tout comme la violence, la maltraitance est un jugement de valeur. La différence dépend où l’on porte notre attention, sur le rapport de pouvoir ou sur les conséquences pour la victime. La violence est un abus de pouvoir qui peut ou non avoir des conséquences néfastes pour la victime. Par contre, la maltraitance porte entièrement sur les conséquences jugées comme étant inacceptables, indépendamment de l’intentionnalité de la personne responsable.

Références

  
  
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Mise à jour le 26 janvier 2015