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Quels sont les enjeux soulevés par la présence d'Aliénation parentale dans les situations évaluées en protection de la jeunesse?

Actes du cinquième colloque de l’Association Internationale Francophone des Intervenants auprès des familles séparées (A.I.F.I.) Familles et séparations : La question de l'enfant, Tenu les 26, 27 et 28 mai 2011 à Genève, Suisse

Débats thématiques no 2 : Risque de perte du lien parental. Vendredi, 27 mai 2011

Marie-Hélène, GAGNÉ, Ph. D., psychologue communautaire, Professeur titulaire à l’École de psychologie de l’Université Laval, Canada; Francine,CYR Ph.D., psychologue clinicienne, Professeur agrégée au Département de psychologie de l’Université de Montréal, Canada; Marie-Christine,SAINT-JACQUES,  Ph.D., Professeur et chercheur à l’École de service social de l’Université Laval, Directrice du Centre de recherche JEFAR, Canada et Sylvie DRAPEAU, École de psychologie, Université Laval, Canada, Geneviève LESSARD, École de service social, Université Laval, Canada

L'aliénation parentale

L’aliénation parentale (AP) est vue comme une extension du conflit conjugal chez l’enfant. Selon la conception la plus véhiculée, l’enfant fait alliance avec un parent dit « aliénant » pour rejeter son autre parent sans raison valable (Gardner, 2002). Bien que les manifestations associées à l’AP soient observées depuis longtemps par les professionnels des domaines sociosanitaire et légal (Kelly & Johnston, 2001; O’Leary & Moerk, 1999; Warshak, 2001), le phénomène a été très peu étudié. Les controverses relatives à sa définition, à sa prévalence et à sa sévérité persistent et nuisent au développement d'outils de recherche et d’intervention fiables et valides (Gagné, Drapeau, & Hénault, 2005). De plus, ce « flou » alimente les tensions entre les groupes sociaux qui défendent des intérêts parfois divergents (droits des femmes, des pères, des enfants…) et nuit à l’action en partenariat, pourtant jugée essentielle en situation d’AP (Gagné, Duquet, Jean, & Nadeau, 2009).
Aliénation parentales_article.pngCertains experts décrivent l’AP comme une psychopathologie, un trouble de l’enfance qui devrait être inscrit dans les manuels diagnostiques en santé mentale (Gardner, 2002; Warshak, 2001). On parle alors de « syndrome » d’AP, défini comme suit par le psychiatre américain Richard Gardner (1985, 1992, 1998) :

Toutefois, Gardner ne précise ni le nombre, ni la durée des symptômes nécessaires pour qualifier à un syndrome d’AP léger, modéré ou sévère, soit les trois niveaux de sévérité qu’il propose. Bien que des cas semblant correspondre à la définition de Gardner soient régulièrement rapportés dans la littérature clinique, on se doit de constater la quasi-absence d’études empiriques permettant d’établir la valeur du diagnostic du syndrome d’AP (Warshak, 2001). Autrement dit, rien ne prouve que ce syndrome décrive précisément, adéquatement et utilement un trouble spécifique de l’enfance (validité du diagnostic), ni que son diagnostic soit stable dans le temps et d’un évaluateur à un autre (fidélité du diagnostic). Devant cette absence de soutien empirique, la pertinence du syndrome d’AP a été sérieusement remise en question par divers experts (Faller, 1998; Jaffe & Geffner, 1998; O’Leary et Moerk, 1999). Plusieurs auteurs préfèrent considérer l’AP dans une perspective plus systémique, comme une réaction extrême du système familial à une situation adverse (Kelly & Johnston, 2001; Waldron & Joanis, 1996) alimentée par certains éléments du contexte socioculturel plus large (Gagné et al., 2005).

Compte tenu de l’état embryonnaire de la recherche sur l’AP, il convient de s’appuyer sur Aliénation parentale.jpgd’autres domaines de recherche mieux développés pour amorcer l’étude du phénomène. De fait, l’AP pourrait bien se situer au confluent de (1) la séparation ou la recomposition familiale, (2) les conflits conjugaux, (3) la violence conjugale et (4) la violence envers l’enfant, comme le montre la figure suivante : 

Séparation / recomposition

La séparation des parents est vue comme le principal déclencheur de l’AP, alors que la recomposition familiale serait un catalyseur d’AP (Warshak, 2000). On sait qu’entre 17 % et 29 % des enfants issus de familles monoparentales ou recomposées affichent des problèmes d’adaptation, comparativement à environ 10 % de leurs pairs de familles biparentales (Booth & Amato, 2001; Saint-Jacques, Drapeau, Cloutier, Lépine, et al., 2003). Les problèmes de ces jeunes pourraient être amplifiés par les transitions familiales en série (Saint-Jacques, Cloutier, Pauzé, Simard, Gagné, et al., 2006). En raison des multiples enjeux relationnels et émotionnels qu’elles impliquent, la séparation et la recomposition familiales peuvent en soi amener l’enfant à rejeter l’un de ses parents, sans que ce rejet ne soit nécessairement induit par un parent dit aliénant (Kelly & Johnston, 2001; Lund, 1995; Warshak, 2002; Wood, 1994). Il convient de différencier l’AP de ce genre de situation.

Conflits et litiges conjugaux

Au-delà des transitions familiales comme telles, les conflits conjugaux ont un effet délétère sur l’adaptation de l’enfant (Carobene, Cyr, & Cyr-Villeneuve, 2007 ; Drapeau, Gagné, & Hénault, 2004) et fourniraient un terrain fertile pour l’apparition de l’AP (Kelly & Johnston, 2001; Rand, 1997a). Dans une étude ayant ciblé spécifiquement des parents séparés en litige judiciaire, Johnston et Campbell (1993) indiquent que près des deux tiers de l’échantillon présentent un très haut niveau de conflit. Dunne et Hedrick (1994) ont effectué une analyse descriptive détaillée de 16 familles aux prises avec l’AP. Celles-ci ont été ciblées dans les dossiers de trois cliniciens qui oeuvrent comme évaluateurs ou thérapeutes auprès de familles séparées référées par le tribunal, à partir de la définition et des critères proposés par Gardner. Dans tous les cas, la présence de conflits post-séparation intenses entre les ex-conjoints est notée. Ce résultat a amené les auteurs à se demander si le comportement des enfants aliénés reflète réellement une problématique distincte (l’AP), ou bien s’il s’agit simplement d’une forme sévère de réponse à la séparation conflictuelle.

Violence conjugale

Les conduites parentales aliénantes qui visent délibérément à atteindre l’ex-conjoint(e) à travers sa relation avec ses enfants peuvent être vues comme une forme de violence envers l’ex-conjoint(e). De fait, l’intention de blesser l’autre est souvent retenue comme un élément de définition de la violence conjugale (Chamberland, 2003). D’autre part, il semble que certains conjoints violents accuseraient leur ex-conjointe d’aliéner leurs enfants, dans une tentative ultime de la contrôler, de la punir d’être partie et de continuer à la dénigrer (Gagné et al., 2009). Jaffe et Geffner (1998) expliquent comment la violence conjugale risque ainsi de se poursuivre devant le tribunal et d’être cautionnée par le système judiciaire, revictimisant des mères soucieuses de protéger leurs enfants (Dalton, 1999; Sachs, 2000). C’est pourquoi il est crucial d’évaluer la présence d’une histoire de violence conjugale lorsqu’il y a apparence d’AP. Au Canada, entre 11% et 23% des enfants sont exposés à la violence conjugale (Sudermann & Jaffe, 1999). Les impacts néfastes de la violence conjugale sur le développement et la santé mentale des enfants à court, moyen et long terme ont été amplement démontrés (Fortin, Cyr, & Lachance, 2000; Lessard & Paradis, 2003).

Violence envers l’enfant

Les conduites parentales aliénantes peuvent aussi être vues comme une forme de violence envers l’enfant. L’idée d’associer l’AP au concept plus large de « violence psychologique » n’est pas nouvelle (Garbarino & Stott, 1989; O’Leary & Jourilès, 1994) : Gagné et Drapeau (2005) font état des nombreux liens conceptuels qui existent entre ces deux construits. La violence psychologique a été décrite comme un facteur de risque pour la santé mentale des enfants qui en sont la cible (Gagné, 2001). Les auteurs sont unanimes à l’effet qu’un « diagnostic » différentiel d’AP implique une évaluation parallèle de la présence d’une histoire de maltraitance envers l’enfant de la part du parent rejeté par l’enfant (Gagné et al., 2005). Advenant le cas où un enfant aurait été victime d’abus ou de négligence de la part d’un parent, son rejet de ce parent pourrait être compréhensible et ne pas rencontrer les critères d’AP.

Bref, les familles séparées ou recomposées, notamment celles où les conflits perdurent entre les ex-conjoints et s’expriment par des litiges autour de la garde des enfants, seraient particulièrement à risque d’AP. Mais les enfants qui s’éloignent ou qui rejettent un parent pour d’autres raisons (réaction intense à la séparation/recomposition ou aux conflits conjugaux, histoire de violence conjugale ou de maltraitance) peuvent être confondus à tort avec des cas d’AP. La situation est compliquée par le fait que la séparation, les conflits, la violence et la maltraitance sont susceptibles de partager de la variance et d’avoir des effets à la fois spécifiques et combinés sur la santé mentale des enfants, comme le propose le modèle de cumul de risques (Garbarino, Hammond, Mercy, & Yung, 2004).
 
Pour complexifier encore les choses, il convient de se questionner sur la santé mentale du parent dit « aliénant ». Comparés aux autres parents, ceux-ci se montreraient plus défensifs, plus rigides et moralisateurs, et manqueraient d’insight par rapport à eux-mêmes et à l’impact de leur comportement sur les autres. On note aussi une volonté de paraître parfait et vertueux, une tendance à être centrés sur soi et à exiger beaucoup d’attention et d’admiration de la part d’autrui (Baker, 2006 ; Lampel, 1996 ; Siegel & Langford, 1998). Lorsque leur équilibre est perturbé, par exemple suite à une séparation conjugale qui est vécue comme humiliante, ces individus seraient plus à risque d’en venir à adopter des comportements aliénants. Pour éloigner l’enfant de l’autre parent, certains vont mettre en branle une campagne de charme et de persuasion auprès de l’enfant, d’autres usent de menaces et de chantage affectif, ou alors d’une combinaison de ces deux approches.
En somme, l’AP est une problématique complexe et difficile à distinguer d’autres problèmes familiaux et de santé mentale. La démarche de notre équipe vise à apporter un éclairage sur cette distinction.

But de la recherche et approche méthodologique 

La présente étude vise à documenter les cas d’aliénation parentale parmi des situations qui sont signalées, retenues et évaluées par les services de protection de la jeunesse pour motif de mauvais traitement psychologique caractérisé par un conflit entre les figures parentales. L’objectif est de déterminer jusqu’à quel point, et en quoi, l’aliénation parentale se distingue d’autres problématiques familiales susceptibles d’affecter ces familles, comme divers types de conflit, de violence ou de maltraitance, ou divers problème d’adaptation ou de santé mentale du père ou de la mère. Les hypothèses sont à l’effet que l’aliénation parentale est un phénomène assez rare et difficilement dissociable d’autres problématiques familiales, à tout le moins en contexte de protection de la jeunesse.

La figure suivante illustre la démarche de notre équipe de recherche. À partir de 51 situations familiales évaluées par les services Aliénation parentale 2.pngde protection de la jeunesse, les 11 situations comprenant le plus d’indices d’AP ont été identifiées et analysées indépendamment par cinq expertes dans le domaine des transitions familiales conflictuelles, de la violence conjugale et de la maltraitance envers les enfants. Pour détecter divers indices d’AP, on a documenté l’histoire de la relation conjugale et des relations parents-enfants, la présence d’allégations diverses contre l’un ou l’autre parent, et la manière dont l’entourage alimente la dynamique familiale.
 
 
 
 
 
Dans leur analyse, les expertes se sont systématiquement posé les questions suivantes :
 
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En guise d’illustration de la démarche des analystes, deux vignettes cliniques sont présentées plus bas. La première illustre un cas d’AP, selon un jugement consensuel des analystes. La seconde illustre une situation familiale certes dysfonctionnelle, mais qui n’équivaut pas à de l’AP selon les analystes. Ces deux situations mettent au jour les critères que les expertes utilisent pour juger si la situation problématique constitue de l’AP, ou non.

 

​Vignette 1 – Consensus sur présence d’aliénation parentale

Les parents de Julie et Isabelle se sont rencontrés très jeunes; ils étaient au début de la vingtaine quand ils ont eu leurs jumelles. Les conflits ont émergé parce que les parents ne s’entendaient pas sur la manière d’éduquer leurs filles. Monsieur se serait senti écrasé et envahi par Madame, alors il la quitte lorsque les jumelles ont 3 ans.

Madame le prend très mal, mais fait des efforts pour garder une bonne entente avec son ex-conjoint pour les enfants. Mais lorsque Monsieur rencontre une autre femme, cela déclenche les hostilités. Madame ne veut plus avoir affaire à lui. Cette hostilité perdure lorsque Madame rencontre à son tour un nouveau conjoint. Celui-ci fait alliance avec Madame pour exclure le père des jumelles de leur vie familiale. Ils éliminent toute référence au père dans leur maison, ne tolèrent aucun objet venant de chez lui, aucune parole à son sujet. Par ailleurs, les compétences parentales de Madame s’avèrent adéquates.

Jusqu’à l’âge de 11 ans, les jumelles vivent avec leur mère. Pendant plusieurs années, le père n’a pratiquement pas de contacts avec ses filles, car elles ne veulent ni lui parler ni le voir. Madame ne leur interdit pas de voir leur père et ne verbalise rien de négatif à son endroit. Cependant, elle refuse catégoriquement d’en entendre parler. Implicitement, elle les force à choisir : les jumelles ne peuvent pas maintenir de relation avec leur père sans craindre d’être rejetées par leur mère.

Vers l’âge de 11 ans, Isabelle exprime le souhait d’aller vivre avec son père. Madame rejette alors Isabelle et coupe tout contact avec elle. Elle adopte envers Isabelle la même attitude qu’envers son ex-conjoint, soit de l’effacer de sa vie et de celle de Julie. La famille se retrouve scindée en deux, car Julie reste avec sa mère.

Par la suite, Isabelle rejettera sa mère en retour. Elle dit détester sa mère. Éventuellement, elle développera des problèmes de comportement sérieux et fera des séjours en centre de réadaptation.

Quelques années plus tard, Julie se rend chez son père à l’occasion de l’anniversaire de celui-ci. Comme elle a du plaisir, elle téléphone à sa mère pour lui demander la permission de rester à coucher. Madame réagit encore une fois en rejetant Julie et coupe tout lien avec elle. Alors, Julie reste chez son père. Pendant cette période, Julie est très ambivalente par rapport à sa mère. Tantôt elle refuse de la voir et tient un discours dur et dénigrant à son endroit, tantôt elle tente de recréer le lien en lui envoyant des courriels ou des textos.

Quelques mois plus tard, Julie, 15 ans, est signalée à la protection de la jeunesse notamment parce qu’elle affiche des problèmes de comportement sérieux. Il y a aussi des conflits intenses entre les deux sœurs, que Monsieur n’arrive pas à encadrer et à apaiser. Il faut dire que Monsieur présente certaines lacunes en matière d’encadrement, même s’il est un père affectueux, impliqué et soucieux du bien-être de ses filles. De plus, il lui arrive de désapprouver Madame devant les filles et de leur dire à quel point il trouve leur mère inadéquate.

Au début du processus d’évaluation des services de protection de la jeunesse, Julie est très positive vis-à-vis de son père : elle en parle comme d’un père présent, calme et compréhensif. Mais en raison de ses problèmes de comportement et de l’arrivée de la protection de la jeunesse dans sa vie, elle prend peur et c’est là qu’elle négocie avec sa mère son retour chez elle. Elle dit avoir besoin de se retrouver dans un climat plus paisible, loin des conflits avec sa soeur. Elle n’est pas fâchée contre son père, mais pourtant elle coupe tout contact avec lui et lui demande de ne plus jamais essayer de la contacter. Ses problèmes de comportement cessent dès qu’elle est de retour chez sa mère. Tout à coup, elle n’a que du positif à dire sur sa mère, qui apparaît comme la mère parfaite et idéale. Elle ne parle pas négativement de son père, mais dit simplement qu’elle ne veut plus le voir parce qu’elle n’a pas besoin de lui.

 

 Voici les principales raisons pour lesquelles les expertes ont estimé que cette situation illustrait bien la problématique d’AP :

  • Les attitudes et les comportements “aliénants” de Madame sont intenses, drastiques et sans faille. Le rejet de l’enfant est un outil puissant.
  • Ces attitudes et comportements ont clairement pour but d’exclure l’autre parent de sa vie et de celle de ses enfants. Le parent aliénant se montre rigide et incapable d’envisager que ses filles puissent avoir besoin de l’autre parent.
  • Ces attitudes et comportements imposent un choix aux enfants: il est impossible pour elles d’entretenir des contacts avec leurs deux parents à la fois.
  • Cette situation familiale a un impact sur les enfants (perte de liens familiaux, problèmes de comportement).
Cependant, certaines nuances s’imposent. Premièrement, l’aspect versatile du comportement de Julie pourrait signifier qu’elle entretient toujours une ambivalence vis-à-vis de chacun de ses parents, et que le rejet de son père n’est pas vraiment définitif. Ensuite, le fait que le principal mécanisme utilisé par Madame, soit le rejet de ses enfants, suggère que l’AP se juxtapose ici à une dynamique de violence psychologique. Enfin, le parent rejeté n’est pas sans présenter lui-même certaines lacunes sur le plan des compétences parentales, ce qui pourrait expliquer en partie que Julie se détache de lui en fin de compte.
 

Vignette 2 – Consensus sur l’absence d’aliénation parentale​

​On a affaire à un couple formé d’une mère québécoise francophone et d’un père anglophone d’origine africaine, ayant eu trois enfants. Leur relation a toujours été conflictuelle, marquée par des séparations et des réunifications.

À la demande de Madame qui souhaite se rapprocher de sa famille, le couple déménage de Montréal à Québec. Monsieur éprouve des difficultés d’adaptation importantes à ce nouveau milieu et n’arrive pas à conserver un emploi. Cela affecte son humeur et les conflits conjugaux s’intensifient. Madame finit par quitter Monsieur, lui reprochant d’être d’humeur instable et de se montrer contrôlant et parfois même agressif avec elle. Pendant la même période, Monsieur reçoit un diagnostic de trouble bipolaire. Il n’accepte ni la séparation, ni son diagnostic.

Suite à la séparation, Monsieur repart à Montréal et les enfants demeurent avec leur mère à Québec. Monsieur reçoit ses enfants une fin de semaine sur deux. Il a fait plusieurs démarches légales pour obtenir la garde des enfants, sans succès. Ces revers successifs ont entretenu son ressentiment envers Madame, qu’il cherche sans cesse à prendre en défaut dans son rôle de mère. Pourtant, les compétences parentales de Madame sont jugées tout à fait adéquates. Monsieur est aussi un père adéquat, quoique moins encadrant que Madame.

Il est clair que les enfants aiment leurs deux parents, bien que les deux filles aient un peu plus d’affinité avec leur mère et le garçon, avec son père. Madame perçoit le caractère positif de la relation que les enfants ont avec leur père. Elle ne cherche pas à nuire à cette relation et soutient que Monsieur est un bon père. Ce dernier reconnaît que les enfants ont besoin de leur mère et ont une bonne relation avec elle. Bien qu’il cherche à obtenir la garde, il n’a jamais voulu empêcher les enfants de voir leur mère.

Par contre, Monsieur exprime beaucoup de blâmes, de critiques et de reproches quant à la manière dont Madame assume les différentes facettes de son rôle parental. Il exprime cela devant les enfants, leur disant notamment que leur mère les néglige et s’occupe mal d’eux, et leur véhiculant une image négative de leur mère. De plus, Monsieur se montre contrôlant et intrusif envers Madame, lui dictant ce qu’elle doit faire, par téléphone ou par courriel. Il peut même devenir harcelant. Madame est exaspérée et inquiète de ce qu’il peut dire aux enfants.

Au-delà de son conflit avec Madame, Monsieur est en conflit avec tout le système. Il estime qu’aucun intervenant de Québec, qu’il soit juge, avocat, intervenants social ou autre, ne peut comprendre sa situation en raison de l’aspect interculturel. Il s’estime victime de préjugés. Il est convaincu que c’est pour cela qu’il n’a pas obtenu la garde de ses enfants. Il réagit en multipliant les plaintes contre les intervenants de tous ordres. Madame craint qu’à cause de son attitude, plus personne ne veuille aider ses enfants en fin de compte.

Monsieur implique ses enfants dans ses conflits avec Madame et avec le système, surtout les deux plus vieux. Il se confie à eux, notamment à sa fille de 9 ans, en leur disant que ce sont des secrets et en leur demandant de ne pas en parler. Lorsqu’ils en parlent, Monsieur nie leur avoir dit cela et accuse les intervenants de faire dire des faussetés à ses enfants.

Les enfants sont affectés par la situation, surtout les deux plus vieux. Ils ont tendance à idéaliser leur père et, de peur de perdre leur relation avec lui, ils cherchent à lui plaire et à éviter de le fâcher ou de le décevoir. Ils évitent donc d’aborder certains sujets avec lui, quitte à mentir pour se conformer au point de vue de Monsieur. Notamment, tout ce qui touche à leur vie chez leur mère est un sujet tabou chez leur père. Ils peuvent tenir certains propos en présence de leur père, et dire toute autre chose en son absence.

À l’école, Stéphanie, 9 ans, éprouve des difficultés d’attention de concentration. Elle semble la plus affectée des trois. Quant à Olivier, 10 ans, il a un TDA/H diagnostiqué (dont Monsieur conteste le diagnostic) et un trouble d’opposition. Il ne parle pas beaucoup et tend à être très renfermé.

 

Voici les principales raisons pour lesquelles les expertes ont estimé que cette situation illustrait autre chose que de l’AP :
  • Les deux parents reconnaissent l’importance que les enfants aient des relations avec leurs deux parents, qu’ils ont besoin des deux et qu’ils aiment les deux. Les enfants ne sont pas forcés de choisir un parent.
  • Bien qu’un parent affiche certaines attitudes et comportements “aliénants”, ceux-ci ne semblent pas avoir pour but d’exclure l’autre parent de la vie des enfants.
  • Ces attitudes et comportements induisent un conflit de loyauté chez les enfants et la crainte de perdre la relation avec le parent aliénant, mais pas le rejet d’un parent: les enfants ne sont pas aliénés.
Aux yeux des expertes, cette situation familiale illustre plutôt un conflit post-séparation entre les ex-conjoints, qui se cristallise autour de la garde des enfants. Selon trois d’entre elles, les problèmes d’adaptation et de santé mentale de Monsieur font partie du problème. Trois d’entre elles estiment également que certains comportements de Monsieur vis-à-vis de ses enfants sont psychologiquement violents.

Constats tirés de l'analyse des 11 situations

L’ensemble des points de vue des expertes sur les 11 situations familiales analysées permet de faire les grands constats en ce qui a trait à l’évaluation de la présence d’AP dans une famille.
  1. Un enfant n’a pas besoin d’aller jusqu’à rejeter un parent sans aucune ambivalence pour que la situation soit qualifiée d’AP, surtout lorsque l’enfant est très jeune. Les attitudes et comportements « aliénants » des parents sont plus déterminants que la réaction de l’enfant pour caractériser une situation d’AP, à condition que ces comportements aient pour but d’exclure l’autre parent, ou pour effet de forcer l’enfant à choisir un parent. Autrement dit, le simple fait de critiquer l’autre parent devant l’enfant ne serait pas un critère suffisant pour conclure à la présence d’AP, surtout si l’enfant ne montre aucun signe d’éloignement relationnel avec ce parent.
  2. La plupart des enfants résistent aux tentatives d’un parent pour les couper de leur autre parent. Dans ce genre de situation, il vaudrait mieux parler de risque d’AP et se centrer sur le comportement « aliénant » du/des parent(s). Dans une logique préventive, les situations suivantes devraient particulièrement retenir l’attention des intervenants :
    • situations où un enfant encore très jeune n’a pas encore manifesté de signes d’AP, mais où un parent use de comportements aliénants; l’influençabilité du jeune enfant le rend vulnérable dans ce genre de situation.
    • situations où un enfant plus vieux commence à afficher une préférence pour un parent qui adopte des comportements aliénants; si ces comportements aliénants se poursuivent, la préférence de l’enfant risque d’évoluer vers une alliance de plus en plus forte avec le parent préféré et éventuellement amener le rejet de l’autre parent.
En terminant, il ne faut pas oublier qu’il arrive qu’un parent use de stratégies d’exclusion pour tenter de protéger ses enfants de l’autre parent, qui présente de réelles lacunes sur le plan des capacités parentales. Dans ce genre de situation, il faut questionner les moyens pris par le parent pour protéger ses enfants, pas son mobile.
 

Références

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