Conduites parentales psychologiquement violentes et problèmes de comportement des jeunes : une étude bidirectionnelle

Pouliot-Lapointe, J, Gagné, M.-H., Drapeau, S., & Saint-Jacques, M.-C. (2013). Conduites parentales psychologiquement violentes et problèmes de comportement des jeunes : une étude bidirectionnelle. Revue canadienne des sciences du comportement, 11, p. 1-12.

Résumé Résumé réalisé par Émilie Charest, étudiante au baccalauréat en psychologie, Université Laval

Les conduites parentales psychologiquement violentes (CPPV), telles que le dénigrement, le rejet ou les menaces, sont considérées comme étant néfastes au développement des enfants et des adolescents. Par CPPV, on entend l’ensemble des pratiques parentales :

  1. qui nuisent au développement global de l’enfant;
  2. qui sont interprétées comme une menace à ce développement;
  3. qui sont jugées inacceptables dans le cadre d’une relation parent-enfant, soit parce qu’elles briment ses droits et libertés d’être humain, qu’elles relèvent de l’abus de pouvoir ou de la malveillance ou qu’elles contreviennent aux normes sociales et aux valeurs culturelles en vigueur.

Ces pratiques parentales regroupent des actes commis et des omissions, délibérées ou non. Elles incluent également des habitudes et des modes de vie qui placent l’enfant dans des situations à risque élevé.

La présente étude porte sur la mesure d’un ensemble de « conduites parentales psychologiquement violentes », soit des comportements parentaux qui témoignent d’un manque d’intérêt, d’attention ou de respect vis-à-vis de l’enfant et de ses besoins, ou bien d’une tendance à blâmer, à contrôler ou à punir exagérément, à dénigrer ou à intimider l’enfant. Le terme « violence psychologique » est utilisé pour faire référence à l’une ou l’autre de ces manifestations. Ce concept diffère de celui de la maltraitance, davantage utilisé au sein d’échantillons cliniques, qui s’applique à des jeunes dont le développement ou la sécurité sont compromis par des manifestations sévères de violence ou de négligence.

Prévalence au Québec

Etude Pouliot-Lapointe 1.pngLa prévalence des CPPV au sein de la population générale, de même que les multiples difficultés associées chez les jeunes qui en sont la cible, justifient l’étude de cette problématique. Dans une enquête populationnelle québécoise, 52,4% des parents révèlent que leur enfant a été agressé psychologiquement (cris, injures, menaces) par un adulte de leur foyer à au moins trois reprises au cours de la dernière année.

Liens entre les CPPV et les manifestations des problèmes intériorisés et extériorisés chez les jeunes

La violence psychologique a maintes fois été associée aux problèmes intériorisés et plus spécifiquement, aux symptômes dépressifs ou anxieux. En ce qui concerne les problèmes extériorisés, plusieurs études montrent leur association avec la violence psychologique des parents ou certaines lacunes dans l’exercice du rôle parental, telles qu’un manque de soutien émotionnel ou de supervision ou l’adoption d’une discipline incohérente ou coercitive.

La préadolescence, période propice à l’étude des liens entre les CPPV et les manifestations des problèmes intériorisés et extériorisés chez les jeunes

La période de la préadolescence est particulièrement intéressante pour étudier les liens entre les CPPV et les manifestations des problèmes intériorisés et extériorisés des jeunes puisqu’il s’agit d’une étape de changement dans la nature de la relation parent-enfant. Les besoins de l’enfant, de même que sa perception des comportements de son parent, sont amenés à changer. C’est à cette période qu’émergent les tensions entre les besoins de dépendance et de sécurité des jeunes et leur recherche d’autonomie et d’affirmation. Dans ce contexte, les tentatives de contrôle et de supervision parentale peuvent susciter des réactions plus intenses qu’auparavant chez les jeunes, qui jugent que leurs parents sont moins tolérants et moins compréhensifs envers eux au fur et à mesure qu’ils cheminent vers l’adolescence. Dans ce contexte de transition, les relations du jeune avec ses parents deviennent généralement plus conflictuelles.

Une vision unidirectionnelle de la violence psychologique

Bien que quelques études se soient intéressées à l’influence mutuelle entre les pratiques parentales et les problèmes de comportement des jeunes, il semble que la majorité des pratiques d’intervention familiale sont centrées sur la modification des comportements parentaux, ce qui suggère une vision unidirectionnelle de la violence psychologique. Cette vision, qui ne tient pas compte de l’aspect systémique des problématiques familiales, nuit possiblement à la planification et à l’efficacité des interventions dans ce domaine.

But de la recherche et approche méthodologique

La présente étude vise à combler un besoin de connaissance sur la force et la direction des liens entre les CPPV et les manifestations des problèmes intériorisés et extériorisés chez les jeunes.

Pour se faire, 143 dyades parents-enfant ont été rencontrées à deux reprises, à un an d’intervalle. Les parents ont rempli un questionnaire portant sur les problèmes intériorisés et extériorisés chez leur enfant âgé entre 9 et 12 ans, tandis que les jeunes ont rempli un questionnaire sur la fréquence des conduites parentales psychologiquement violentes.

Résultats et discussion

Est-ce que l’adoption de CPPV est associée aux problèmes intériorisés du jeune de 9 à 12 ans un an plus tard, et inversement?
Etude Pouliot-Lapointe 2.pngL’analyse des résultats de la présente étude révèle que les conduites parentales psychologiquement violentes sont associées, un an plus tard, aux symptômes anxieux et dépressifs des préadolescents, mais pas à l’ensemble des manifestations des problèmes intériorisés, qui incluent aussi les comportements de retrait et de somatisation.

Par ailleurs, les résultats soutiennent l’unidirectionnalité de la relation, étant donné que les symptômes anxieux et dépressifs du jeune ne sont pas associés au CPPV un an plus tard.

Différentes hypothèses, notamment sur le plan cognitif, peuvent être soulevées pour expliquer ce lien. D’une part, les jeunes qui rapportent vivre de la violence psychologique peuvent tenter d’expliquer les comportements violents de leurs parents par différentes attributions. Ils peuvent, par exemple, s’en attribuer la responsabilité. Les écrits scientifiques montrent que diverses difficultés intériorisées sont reliées au fait d’attribuer des événements négatifs à des causes internes, stables et globales, ce qui se produirait également lorsqu’un jeune subit de l’agression verbale. D’autre part, la violence psychologique laisse également chez le jeune des sentiments d’impuissance, de lassitude et d’accablement. Ces sentiments combinés au fait d’être la cible de conduites parentales qui dévient des normes et des attentes sociales sont susceptibles d’entraîner de la détresse psychologique.

Est-ce que l’adoption de CPPV est associée aux problèmes extériorisés un an plus tard, et inversement?

Etude Pouliot-Lapointe 3.pngLes résultats démontrent également que les comportements agressifs du jeune sont associés aux conduites parentales psychologiquement violentes un an plus tard. Ce résultat laisse entendre que les comportements agressifs des jeunes, et non leurs comportements délinquants, précèdent l’adoption des CPPV à la préadolescence, ce qui montre l’importance de distinguer les deux catégories de comportement dans les analyses. On peut penser qu’au contraire des comportements délinquants, les comportements agressifs des jeunes sont plus susceptibles de se manifester au sein de la relation parent-enfant. L’influence héréditaire de certains de ces comportements pourrait expliquer l’utilisation de comportements agressifs par le jeune au sein de la relation avec son parent.

Le fait d’être exposé à des modèles de comportements inappropriés de la part du parent pourrait aussi expliquer la propension du jeune à manifester des comportements agressifs. Patterson (1982) décrit les différentes étapes qui mènent à l’établissement d’un cycle de coercition au sein de la relation parent-enfant :

  1. D’abord, l’enfant aurait tendance à percevoir les demandes – même légitimes – de son parent comme une intrusion ou une attaque. Il pourrait alors y répondre par des comportements agressifs.

  2. Le parent répondrait à l’agression de son enfant de façon inadéquate, soit par la soumission, soit par l’agression réciproque, modelant ou renforçant ainsi son comportement agressif.

  3. Le maintien de ce cycle de coercition teinterait négativement les interactions subséquentes entre le jeune et son parent.

Suivant la logique de cette théorie, les comportements agressifs du jeune sont également susceptibles de moduler les réactions parentales.

La présente étude met également en lumière la stabilité des conduites parentales psychologiquement violentes et des problèmes intériorisés et extériorisés. Cette stabilité temporelle montre en outre que les enfants qui rapportent vivre de la violence psychologique au premier temps de mesure présentent un risque modéré d’en vivre un an plus tard. Or, les impacts potentiels de la violence psychologique sont influencés non seulement par la fréquence de sa manifestation, mais également par sa chronicité.

Conclusion

Les résultats de la présente étude peuvent avoir une influence dans la pratique en invitant les cliniciens à revoir l’intervention auprès des familles aux prises avec des dynamiques psychologiquement violentes impliquant des préadolescents. Malgré le fait que les interventions ciblant l’augmentation des compétences parentales obtiennent des résultats positifs dans les recherches évaluatives, on note que les familles de préadolescents sont plus nombreuses que les autres à abandonner le suivi. Fite et ses collaborateurs (2006) émettent l’hypothèse que l’abandon du suivi est dû au fait que l’intervention ne tient pas suffisamment compte de l’influence des comportements du jeune dans la dynamique relationnelle dysfonctionnelle entre le parent et son enfant. Par conséquent, les comportements agressifs du jeune doivent être abordés directement auprès du jeune lors des interventions familiales. En considérant l’apport des comportements agressifs du jeune dans l’adoption des CPPV, on pourra penser à des avenues novatrices pour mieux intervenir auprès des familles qui vivent de la violence psychologique en impliquant l’ensemble des acteurs concernés : les enfants etles parents.