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Les programmes de visites à domicile parviennent-ils à prévenir la maltraitance envers les enfants?

Marie-Hélène Gagné, chercheure, Centre de recherche JEFAR, professeure, École de psychologie, Université Laval

Sylvie Drapeau chercheure, Centre de recherche JEFAR, professeure, École de psychologie, Université Laval

Marie-Christine Saint-Jacques, chercheure et directrice scientifique, Centre de recherche JEFAR, professeure, École de service social, Université Laval

Ce texte a été rédigé dans le cadre des activités du Centre de recherche sur l’adaptation des jeunes et des familles à risque (JeFar)
 
Prévenir la maltraitance, c’est mettre en place des conditions familiales, communautaires et sociales propices au développement de saines relations parent-enfant afin que le plus grand nombre d’enfants et d’adolescents puisse grandir au sein d’une famille exempte de dynamiques coercitives, violentes, abusives ou négligentes. Les programmes de visites à domicile destinés aux parents vulnérables font partie des dispositifs visant à prévenir la maltraitance, même si ce n’est pas leur seul objectif. Dès les années 1980, le programme d’infirmières visiteuses Nurse Family Partnership (NFP) de David Olds a suscité beaucoup d’espoir en démontrant scientifiquement son efficacité à réduire l’incidence de la maltraitance. De récentes études longitudinales suggèrent même que l’effet préventif s’amplifie avec le temps. Le NFP est aujourd’hui considéré comme LE programme modèle en matière de visites à domicile. Son approche a été adaptée dans de nombreux pays, faisant des visites à domicile l’une des modalités d’intervention famille-enfance les plus populaires et les plus évaluées au cours des dernières années.
 
Au Québec, ce sont les Services intégrés en périnatalité et en petite enfance (SIPPE) qui remplissent cette fonction, grâce à leur volet «  Soutien aux jeunes parents  ». Des visites à domicile sont offertes gratuitement sur une base volontaire à de jeunes parents ou à des parents défavorisés sur le plan socioéconomique lors de la naissance d’un enfant. Ces visites permettent un suivi professionnel individualisé, adapté aux besoins des familles, en soutien au rôle parental. Elles misent sur la précocité et la durée de l’intervention, qui peut débuter dès la grossesse et se poursuivre quelques années, jusqu’à l’entrée à l’école de l’enfant.Il ressort de diverses analyses des écrits scientifiques sur la prévention de la maltraitance que les programmes de visites à domicile seraient la stratégie la plus efficace en la matière; plus efficace encore que les programmes d’entraînement aux habiletés parentales ou les campagnes médiatiques. Ce constat d’efficacité serait toutefois un peu trop optimiste. De fait, si plusieurs programmes arrivent à avoir un effet sur certains facteurs associés à la maltraitance, seulement deux programmes de visites à domicile, dont le NFP, ont réussi à démontrer leur efficacité à réduire l’ampleur de la maltraitance comme tel. De plus, ce constat d’efficacité dilue les résultats d’une série d’études récentes qui démontrent l’absence d’effet préventif sur la maltraitance du modèle d’intervention à domicile Healthy Families America (HFA), mis en œuvre à grande échelle aux États-Unis avec le soutien du gouvernement fédéral. Pourtant, HFA poursuit explicitement l’objectif de prévenir la maltraitance et assure la qualité des programmes inscrits sous sa bannière par l’entremise d’un processus d’agrément rigoureux.
 
En somme, la plupart des programmes de visites à domicile arrivent difficilement à réduire les comportements violents, abusifs et négligents et diminuent rarement les cas de maltraitance documentés par les services de protection de la jeunesse. Ce constat soulève donc plusieurs enjeux.
 
Premièrement, si l’on souhaite prévenir la maltraitance, cette intention doit être explicite. Le modèle d’intervention sera alors conçu en conséquence et les intervenants l’appliqueront en connaissance de cause. Une analyse de 60 programmes de visites à domicile a révélé que moins d’un programme sur cinq exprime ce but et moins d’un programme sur sept cible clairement les familles à risque d’abus ou de négligence. Si la prévention de la maltraitance ne constitue pas un objectif d’intervention, il est peu réaliste d’espérer avoir un effet significatif en ce sens. De plus, en gommant la prévention de la maltraitance des objectifs visés, ne risque-t-on pas de freiner le développement des pratiques préventives efficaces et, ultimement, de porter préjudice aux enfants à risque d’être négligés ou violentés?
 
Un second enjeu concerne l’implantation du programme : lorsqu’un programme n’arrive pas à démontrer d’effet préventif significatif, est-ce parce que son modèle d’intervention est déficient ou parce qu’il a été mal implanté? On sait que des déficiences sur le plan de l’implantation d’un programme (manque de formation ou de motivation des intervenants, glissements conceptuels ou théoriques dans l’application du programme, etc.) peuvent expliquer l’absence d’effets ou des résultats négatifs. Devant des effets préventifs nuls en dépit d’une implantation exemplaire, tel qu’illustré par certaines expériences étatsuniennes récentes, on doit ultimement se demander si les visites à domicile sont une modalité appropriée pour prévenir la maltraitance.
 
Il ne s’agit pas de remettre en question les programmes de visites à domicile parce qu’ils ne parviennent pas à prévenir la maltraitance, car ces programmes peuvent atteindre d’autres objectifs aussi valables sur le plan de la santé, du bien-être et du développement des parents. Il convient même de continuer à miser sur ces rogrammes en tant que stratégie préventive, cette modalité d’intervention pouvant être efficace pour contrer les facteurs de risque de maltraitance et réduire son incidence. Cependant, ces programmes ne sont pas tous aussi efficaces les uns que les autres. On doit développer un esprit plus critique vis-à-vis du modèle d’intervention, de la capacité des intervenants à l’appliquer correctement et du soutien qu’ils reçoivent à cet effet. On doit également se rappeler que les visites à domicile ne sont qu’une modalité générale d’intervention; le déroulement et le contenu des visites, de même que la qualité de la relation qui s’établit entre l’intervenant et la famille, ont sans doute plus d’impact que le simple fait de recevoir la visite d’un intervenant.
 
En terminant, rappelons que la combinaison de plusieurs stratégies d’intervention préventives est susceptible de potentialiser leurs effets. On sait, par exemple, qu’il est possible d’augmenter le taux de participation à un programme de visites à domicile en le précédant d’une intervention brève de groupe offerte aux parents. Les campagnes médiatiques ou les programmes universels offerts en milieu scolaire peuvent aussi se combiner avantageusement à des modalités plus intensives offertes aux parents à risque. L’intégration de plusieurs stratégies préventives universelles (s’adressant à l’ensemble de la population), sélectives (qui ciblent les familles en fonction d’un facteur de risque particulier) et indiquées (qui ciblent les familles à très haut risque affichant déjà des signes précurseurs de maltraitance) est donc très certainement une piste prometteuse pour l’avenir.